Tanger, 1er avril 2026 — L’Afrique affiche ses ambitions en matière de souveraineté sanitaire. Un Forum de haut niveau sur le financement durable de la santé s’est ouvert ce mercredi à Tanger, au Maroc, à l’initiative de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), en marge de la 58ᵉ session de l’institution et de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement économique.
Placée sous le thème « Santé comme investissement souverain : stratégie budgétaire, financement innovant et transformation régionale en Afrique », cette rencontre vise à repositionner les dépenses de santé comme un levier stratégique de développement. Dans un contexte de resserrement des conditions financières mondiales et de recul de l’aide publique au développement, la CEA alerte sur la nécessité d’un renforcement du financement intérieur pour répondre aux besoins de près de 3 milliards d’Africains à l’horizon 2063.
Intervenant à l’ouverture, Dr Bekele Tewodros, directeur principal des programmes mondiaux à la Fondation Susan Thompson Buffet, a pointé les inefficacités persistantes du secteur. « Nous avons besoin de financement dans le secteur de la santé, mais le continent fait face à un problème majeur : près de 40 % des ressources sont gaspillées. Entre 30 et 40 % des budgets sont dépensés, mais l’impact reste mitigé », a-t-il déploré. Il a néanmoins cité des exemples encourageants, notamment le Rwanda, le Nigeria et le Ghana, qui ont amélioré leurs systèmes grâce à des mécanismes de financement collectif et à l’assurance maladie.
De son côté, Delese Mimi Darko, directrice générale de l’Agence africaine des médicaments (AMA), a insisté sur l’urgence d’une harmonisation réglementaire à l’échelle continentale. « Il faut des produits médicaux de bonne qualité en Afrique. J’appelle à une harmonisation des réglementations afin de garantir la sécurité, favoriser la production locale et attirer les investissements », a-t-elle déclaré, rappelant que 31 pays sur 55 ont déjà ratifié le traité de l’AMA.
La question du financement interne a également été au cœur des débats. Pour Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Afrique doit mobiliser davantage de ressources domestiques. « Je propose d’augmenter les taxes sur l’alcool et le tabac afin de financer le secteur de la santé. Il est indispensable de protéger le budget sanitaire pour construire un futur durable », a-t-il affirmé, soulignant les effets des crises mondiales sur les systèmes de santé africains.
Dans un message, Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, a rappelé que « la santé n’est pas un coût, mais un atout économique stratégique ». Il a plaidé pour une réforme en profondeur du modèle actuel, jugé insoutenable en raison du faible financement public et du poids élevé des paiements directs des ménages. Selon lui, l’intégration entre réforme budgétaire, innovation financière, gouvernance numérique et intégration régionale constitue la clé d’un nouveau paradigme.
Cette transformation repose notamment sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), considérée comme un levier structurant. Pour Claver Gatete, secrétaire exécutif de la CEA, cet espace économique offre un marché de 1,5 milliard de personnes et un PIB cumulé de plus de 3 400 milliards de dollars. « Trop souvent perçue comme un simple accord commercial, la ZLECAf est en réalité une architecture de développement », a-t-il souligné, insistant sur son potentiel pour renforcer les systèmes de santé intégrés. Il a toutefois rappelé que l’Afrique importe encore plus de 70 % de ses produits pharmaceutiques, exposant le continent à de fortes vulnérabilités.
Représentant le pays hôte, Nadia Fettah Alaoui a mis en avant les efforts du Maroc pour renforcer son système de santé. Elle a évoqué le doublement du budget du secteur, l’élargissement de la couverture médicale à 32 millions de personnes et une mobilisation accrue des ressources domestiques.
Selon les données de la CEA, l’Afrique a consacré environ 145 milliards de dollars à la santé en 2022, dont moins de la moitié provenait de financements publics. Dans le même temps, la dette publique du continent atteint en moyenne 63 % du PIB, avec, dans plusieurs pays, un service de la dette supérieur aux dépenses de santé.
Au terme des échanges, un consensus se dégage : la souveraineté sanitaire de l’Afrique passe par une augmentation des budgets, une meilleure gouvernance, la lutte contre les gaspillages et la mobilisation de financements innovants. Le forum de Tanger ambitionne ainsi de déboucher sur des engagements concrets et coordonnés pour faire de la santé un pilier central du développement du continent.

